ALLOCUTION
DE MONSIEUR JACQUES CHIRAC
PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE
A L'OCCASION DE LA CEREMONIE DE REMISE DE MEDAILLES
AUX LAUREATS DU XXIIe CONCOURS
DES MEILLEURS OUVRIERS DE FRANCE
***
PALAIS DE L'ELYSEE
LUNDI 21 JUIN 2004
D'abord, merci, Monsieur le Président, de cette
amicale intention. Je suis toujours sensible à ce
qui touche la gastronomie et donc je prendrai connaissance
avec beaucoup de plaisir de ce livre sur les meilleurs
ouvriers de France dans l'art de la gastronomie.
Monsieur le Président,
Messieurs les Ministres,
Madame la Présidente,
Monsieur le Président du Comité d organisation,
Mesdames et Messieurs les Meilleurs Ouvriers de France,
Mesdames, Messieurs,
Merci de vos propos, cher Président BOISIVON.
C est un plaisir pour moi d'accueillir, à nouveau,
ici les lauréats du concours des meilleurs ouvriers
de France pour leur remettre, en tous les cas, à quelques-uns
d'entre eux que vous avez sélectionné,
le diplôme et la médaille qui témoignent
de leur réussite, de leur travail et de leur excellence,
c'est bien le mot qui convient pour les qualifier.
Vous rejoignez aujourd'hui la petite
phalange, qu'évoquait
tout à l'heure le Président, la petite
phalange des lauréats de ce concours, quelques
milliers tout au plus depuis un siècle et ceci
pour l'ensemble de notre pays. Il est juste que la maison
de la République vous accueille. A travers votre
savoir-faire, votre expérience, votre culture
professionnelle, vous détenez en effet une part
de notre identité nationale. Une belle part.
Le titre de meilleur ouvrier de France
est de ceux qui imposent le respect. Il possède à l'étranger
une résonance, je dirai, une aura tout à fait
exceptionnelle. Il évoque aussitôt un palmarès,
un panthéon de l'expérience professionnelle
où sont inscrits les noms des artisans et des
artistes les plus illustres. Il éveille pour chacun
quantité de souvenirs, de rencontres, d'émerveillements
devant un objet d'exception, un chef-d' uvre, une réussite
technique, culinaire ou artistique. Il est une promesse,
une garantie de perfection, que ce soit dans les ateliers
où le prestigieux diplôme est affiché et,
de plus en plus, sur internet, où il fait figure
de signe de ralliement pour celles et ceux qui revendiquent
une certaine idée de la qualité.
Entre la France et les métiers d'art, il y a
une longue histoire faite de travail et de passion. Une
tradition qui remonte à l'Antiquité, où la
Gaule était déjà connue comme une
terre de savoir-faire, une terre dont les habitants excellaient
dans le travail de la métallurgie. Une tradition
qui s'est continuée au Moyen-âge et jusqu'à aujourd'hui,
dans les idéaux du compagnonnage. Une tradition
qui a conduit notre pays à voir appelés
dans toute l'Europe, dès le XVIIe siècle,
ses artisans, ses horlogers, ses ébénistes,
ses coiffeurs, ses cuisiniers. Une tradition toujours
vivante, qui fait flotter dans le monde entier, sur les
chantiers les plus prestigieux, dans les capitales les
plus modernes, le pavillon de l'excellence française.
C'est en effet aux meilleurs ouvriers
de France que l'on a confié, par exemple, le dôme en cristal
de la Mecque ou les gravures de la basilique de Yamoussoukro.
C'est eux que l'on retrouve dans les plus grandes cuisines,
dans les meilleurs ateliers de restauration et dans tant
d'autres lieux voués à la recherche de
la perfection !
A l'opposé d'une mondialisation qui nivelle,
qui uniformise tout, vous êtes l'image vivante
d'une modernité qui fait toute sa place à la
diversité culturelle, à la variété des
traditions et des savoir-faire. Vous démontrez
qu'aujourd'hui, en France, en Europe, dans une économie
mondialisée, il est toujours possible de créer,
de faire valoir ses talents et d'être reconnu pour
la qualité de son travail. Vous êtes une élite
au service de l art, de l'artisanat, de l'innovation,
du commerce et de l'industrie.
Une des forces de la France dans le monde
est d'apparaître
comme une terre de qualité et d'art de vivre.
C'est un élément de son rayonnement international,
mais aussi un atout précieux pour l'attractivité de
son territoire. Elle doit d'abord cette réputation à ses
artisans, à cet engagement de tous les jours pour
le travail bien fait, mais aussi à la qualité de
ses structures d'éducation et d'apprentissage.
Vous l'avez évoqué, à juste titre,
Monsieur le Président.
Vous êtes partie prenante de cette France de l'excellence,
une excellence qui s'exprime dans les domaines les plus
variés : les métiers du fer, du bois, de
la communication, de la décoration, de la musique,
du luxe, de la mode, de l'alimentation, de la gastronomie.
Vous êtes la France de l'égalité des
chances, celle qui ouvre, par le travail et par le mérite,
la voie du succès professionnel, de l'épanouissement
personnel et de la reconnaissance sociale.
Vous êtes aussi l'incarnation d'un certain nombre
de valeurs essentielles : le goût et l exigence
du travail bien fait, une fraternité souvent héritée
du compagnonnage, une certaine idée de l'accomplissement
individuel, un amour de la tradition qui s'unit toujours à la
recherche de l'innovation.
*
* *
Votre succès a valeur d'exemple pour toute la
nation, car c est celui du dynamisme du travail et de
l innovation.
Aujourd'hui, la croissance repart. Nous
le devons aux efforts et à l'engagement des Français
ainsi qu'à la politique de réforme conduite
depuis deux ans par le Gouvernement.
Il faut maintenant tout faire pour que
cette croissance s'installe durablement, s'amplifie
et surtout pour qu'elle
se traduise par une forte création d'emplois.
Cela passe par deux priorités qui doivent aller
de pair. Une action résolue en faveur de la cohésion
sociale pour que, dans notre pays, chacun ait réellement
sa chance. Et une politique résolue aussi pour
favoriser le dynamisme et la réussite des entreprises
artisanales, commerciales, industrielles ou agricoles.
Beaucoup d'entre vous sont à la tête d'une
entreprise indépendante ou souhaitent la créer.
C'est une chance d'épanouissement personnel et
familial et aussi de réussite sociale. C'est aussi
une véritable nécessité pour notre
pays.
Car plus d un demi million de chefs d'entreprise
vont cesser leur activité dans les 15 ans qui viennent,
en particulier dans les secteurs de l'artisanat. Ils
auront besoin de trouver des jeunes à qui passer
la main. Nous devons organiser dans les meilleures conditions
ce passage de génération.
Aider les petites entreprises, c'est
aussi simplifier les procédures et les formalités administratives.
Depuis quelques mois, le Gouvernement met en place le
titre emploi entreprise, qui permet d'effectuer, avec
un simple chéquier, les formalités liées à l
embauche et à l'établissement d'une fiche
de paie. Cet effort de simplification sera poursuivi,
pour que les entreprises puissent consacrer l'essentiel
de leurs ressources et de leur temps à leurs clients
et à la qualité des produits plutôt
qu'à des tâches administratives.
Aider les petites entreprises, c'est
enfin mieux prendre en compte le rôle des conjoints, comme le soulignait, à juste
titre, le Président, tout à l'heure, dont
le travail et le soutien sont souvent décisifs
pour la réussite d'un projet professionnel d'excellence
ou tout simplement économique. C'est pourquoi,
dans le cadre du projet de loi sur l initiative économique
en préparation, un véritable statut sera
proposé aux conjoints qui participent à l'activité d'une
petite entreprise.
*
Nous devons enfin développer l'apprentissage.
C'est indispensable pour remporter de véritables
succès contre le chômage des jeunes et pour
créer les conditions de la croissance et du dynamisme
de demain.
Vous n'avez pas tous été apprentis mais
beaucoup, peut-être une majorité d'entre
vous, sont passés par cette filière. Vous
témoignez, par votre réussite, de ce que
l'apprentissage peut apporter aux jeunes, aux entreprises
et à l'économie de notre pays.
L'apprentissage est un vrai passeport
pour l'emploi. Il offre l'assurance d'une formation
de qualité,
tournée vers les besoins de demain. Il permet à beaucoup
de jeunes en difficulté dans le système
scolaire de renouer avec la réussite, de démontrer
et de développer leurs talents. Grâce à une
organisation en filières complètes, jusqu'à la
licence professionnelle ou au diplôme d'ingénieur,
il laisse aussi la possibilité de revenir vers
des formations plus générales.
Les Françaises et les Français qui sont
passés par l'apprentissage sont bien armés,
de mieux en mieux armés, pour entrer sur le marché du
travail. Nous devons y penser dans notre pays, où il
y a beaucoup trop de jeunes sans emploi et beaucoup trop
d'emplois sans jeunes. Car paradoxalement, alors que
le chômage reste élevé, il y a aujourd'hui
des dizaines de milliers d'emplois non pourvus dans la
plupart des métiers d'artisanat.
Les filières professionnelles les plus exigeantes
ne se trompent pas sur les mérites de la formation
en alternance. Elle est, sous des formes diverses, pratiquée
dans tous les domaines d'excellence, dans les grandes écoles
de commerce, dans celles de l'administration ou dans
les études de médecine.
Malgré ses réussites incontestables, l'apprentissage
souffre encore d'une image insuffisamment valorisée.
Cette image, il faut la changer, il faut la faire évoluer.
Les entreprises, l'Education nationale, l'Inspection
du travail, doivent se mobiliser autour de cet objectif.
Il y a quelques semaines, j'ai visité un centre
d'apprentissage dans le Val-d'Oise. J'ai été impressionné par
la qualité des formations, par la motivation des élèves,
par l'engagement des enseignants. J'ai apprécié le
respect régnant dans cet établissement.
Respect des enseignants, respect du travail bien fait,
respect des jeunes et de leur projet professionnel. J'ai
dialogué avec de jeunes apprentis sachant où ils
allaient et qui étaient à l'évidence
fiers de leur parcours.
Dans le cadre général du plan de cohésion
sociale, un projet de loi sera bientôt déposé pour
réformer et développer l'apprentissage.
Améliorer les conditions matérielles dans
lesquelles travaille l'apprenti, notamment dans le domaine
du transport et du logement. Revaloriser les rémunérations
en fonction de l'âge. Mieux prendre en compte le
rôle formateur de l'entreprise et l'aide du maître
d'apprentissage. Tous les moyens seront mis en uvre pour
que l'apprentissage s'affirme comme une filière
de réussite, mieux connue et surtout mieux reconnue.
Permettez-moi de terminer par un souhait.
J'observe qu'il y a parmi vous, vous l'avez souligné, Monsieur
le Président, des femmes, en petit nombre. Il
y a même, je crois, une Corrézienne, spécialiste
de la marqueterie, à qui j'adresse le salut le
plus amical. Est-il permis d'espérer que demain,
les femmes seront mieux représentées dans
les métiers d'art qui sont des métiers
si beaux et si exigeants ?
Je connais tous les arguments qui peuvent
expliquer la situation actuelle. Vos professions réclament
un engagement, elles s'accompagnent d'une charge de travail
qu'il n'est pas toujours facile de concilier avec des
responsabilités parentales, surtout pendant ces
années de jeunesse où l'on doit simultanément
construire une famille et assurer une réussite
professionnelle.
Les femmes ont toutes les qualités qui permettent
d'exceller dans les métiers d'art. Il faut sans
doute que notre système scolaire, nos traditions,
ne les dissuadent pas et ne les conduisent pas à s'autocensurer
face à certaines filières. Il faut aussi
que des mesures concrètes soient prises pour que
les salariés des petites entreprises puissent
mieux concilier leur travail avec leurs responsabilités
parentales et avec les charges liées à la
maternité. Le Gouvernement a formulé plusieurs
propositions dans ce sens. Je sais qu'il peut aussi compter
sur vous.
*
* *
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs,
Vivre sa passion et en vivre : voilà le modèle
que les meilleurs ouvriers de France nous proposent.
Avant de remettre leur diplôme aux quatorze lauréats
qui sont devant moi, je veux remercier une fois encore
toutes celles et tous ceux, organisateurs et jurés,
qui ont participé, d'une manière ou d'une
autre, mais toujours avec foi et passion, à la
réussite de ce concours.
Je veux évidemment féliciter aussi très
chaleureusement tous les lauréats de ce XXIIe
concours. Les Françaises et les Français
vous sont reconnaissants de ce que vous faites pour notre
pays, pour son dynamisme économique, pour son
rayonnement culturel. Vous avez acquis notre estime,
notre reconnaissance et notre admiration. Pour tout ce
que vous nous apportez de plaisir, d'innovation, de créativité,
d'intelligence, encore une fois un grand merci et un
grand bravo !